
Né en 1978 à Charleroi, habitant la cité médiévale de Thuin, face à la Sambre, Thomas Roux se présente volontiers sous le pseudonyme de Swiffer. S’il conçoit sa pratique photographique comme un acte solitaire et une errance nécessaire, c’est sur le terrain de la rencontre avec les paysages et l’humain qu’il prend son élan pour tracer son chemin vers l’inconnu. Quant à la puissance évocatrice de la musique, si importante chez lui, il y puise le carburant capable de le ramener à ses propres états émotionnels. Lui qui confesse être mille dans sa tête, fonctionne pourtant à bas bruit. En témoigne parfaitement son livre A Noiseless Noise dont les images ont été réalisées au Havre. À quelques semaines de la parution d’un nouveau livre et de deux expositions à Namur, nous lui avons posé quelques questions.
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Peux-tu nous parler du monde dans lequel tu nous projettes à travers tes images ?
J’aime profondément la solitude au point de voyager le plus souvent seul. Il y a en moi un besoin d’errance, celle d’un Raymond Depardon qui débarque quelque-part et qui ne connait rien ni personne. Cet appétit pour l’inconnu, j’y suis particulièrement attaché. Me fondre parmi les paysages et les « locaux » ; en ramener quelque chose.
Quelque chose de plus grand que la photographie ?
Oui. La photographie est un prétexte pour m’évader et me recentrer, me vider la tête et la remplir à la fois, par tout ce que je vois, par les rencontres que je fais. Le genre d’état qui nous fait évoluer et nous amène là où nous sommes aujourd’hui, une action en entraînant une autre.


Quand on se promène sur ton Instagram, on a l’impression que tu photographies sans relâche et que tu accumules les images. Est-ce une manière artistique de prolonger les moments vécus ? Ou faut-il y lire un autre message ?
De manière générale, je ne jette rien. Cela reviendrait à faire disparaître une part de moi-même. Donc oui, j’accumule pas mal d’images, peut-être dans le but de me rappeler des instants vécus, en effet. Chose certaine, toutes ces images, je sais qu’elles sont là, quelque part. Mon cerveau peut les oublier jusqu’au moment où je vais aller les rechercher dans le cadre de la préparation d’un livre, d’une exposition ou d’un appel à candidatures pour un projet collectif. Elles me permettent alors de m’aligner aux autres photographes, de faire des propositions ou de nourrir un thème. Pour la petite histoire, les éditions Le Mulet, à travers leurs publications collectives Tropical Stoemp, demandent régulièrement aux photographes de faire des propositions en écho à des chansons déterminées. Quand ils ont annoncé que le numéro 05 serait en lien avec la chanson You Want It Darker de Leonard Cohen (ndlr qui interroge la signification de la souffrance pour ceux qui la subissent et pour ceux qui la provoquent, mais aussi l’espoir), je pensais ne rien avoir à proposer. C’est seulement quand la revue est sortie que je me suis rendu compte que cela aurait été pourtant possible pour moi…
Replonger dans mes images me permet quoi qu’il en soit de les utiliser comme autant de métaphores de la vie. Et comme on est mille dans ma tête, cela en fait des cartes dans mon jeu (rires).



Mais alors, sur quoi ton regard s’arrête-t-il volontiers ?
Je m’arrête sur tout ce que je peux croiser chaque jour, avec un attrait particulier pour ce qui va symboliser l’errance et la solitude dont je parlais en début d’interview. Le vide aussi.
Et si tu devais garder une seule de tes photos ? Ce serait laquelle et pourquoi ?
Une seule ? Pas possible. Je te le dis, nous sommes mille dans ma tête (rires). Mais comme tu m’obliges à faire un choix, je dirais cette photo d’un goéland avec un costume de pêcheur regardant devant lui.

Il représente à mes yeux un « ancien » d’un ancien monde, qui en regarde un nouveau, qu’il ne comprend pas toujours. Mais il vit, il s’adapte et prend ce qui lui convient, tout en prenant son temps.
Et celle-ci, tu veux bien nous en parler ?

Il y a eu une tempête ce jour-là, il n’y avait presque personne à cet endroit. Je venais du fond de la digue et en arrivant, je vois cette araignée, tu sais, celle avec un tout petit corps rond et des grandes pattes, complètement inoffensive. Comme si elle profitait pleinement d’être seule pour se balader, errer, comme une métaphore de moi-même à ce moment précis.
On sent l’importance de la musique dans ce que tu es. PJ Harvey, Nick Cave, Marianne Faithfull… Dans quelle mesure leurs univers nourrissent-ils le tien ?
Oui, la musique est vitale pour moi tant elle est capable de me mettre dans des états seconds. Et puis, j’aime les groupes qui mettent de l’importance dans leurs visuels et dans leurs clips. Lorsque j’achète un disque, c’est un tout : de la musique, des images, des textes, des dessins etc. Cela ajoute quelque chose dans mon ressenti émotionnel.
Ce n’est pas innocent si lorsque je fais une sélection dans mes images, ou que je développe mes photos, c’est toujours en musique. Elle influence carrément mon choix d’images. Elle vient s’ajouter, comme une nouvelle lecture libératrice de mes émotions. Et puis, elle est comme un repère temporel.

Tout à l’heure, on parlait de la chanson You Want it Darker de Cohen. On ne va pas se mentir, la période que nous vivons est sombre… Qu’est-ce qui te mets en joie malgré tout ?
Ce matin en partant au boulot, dans la voiture, j’écoutais un concert de Warren Ellis – membre de Dirty Three et de Nick Cave and the Bad Seeds – qu’il a donné en Sicile l’été passé. Un concert qui débutait à 5h30 le matin et qui accompagnait le lever du soleil. C’est juste énorme. Voilà exactement le genre de moment qui me met en joie ! J’étais là au volant, de bon matin, occupé moi aussi à rouler dans le soleil se levant…


Cela me pousse à affirmer que la période est sombre pour qui veut. Je ne sais pas agir sur tout mon environnement mais par contre il m’est possible de me saisir des moments de grâce. Et donc, perso, je m’adapte constamment, comme je l’ai toujours fait depuis tout petit. J’ai connu des périodes compliquées du genre « mince je n’ai rien à manger ce soir ». J’ai été manger chez des amis, chez ma mère, j’ai profité de toutes les invitations possibles. Aujourd’hui, c’est ok, j’ai un job, un salaire. J’entrevois donc les choses différemment sans pour autant oublier ce qui est derrière. Mais voilà, je profite de tout, tout le temps. Je ne vis pas que des trucs bien, loin de là, mais j’ai appris à faire la part des choses et surtout à ne pas m’encombrer de ce qui ne m’appartient pas. Porter le malheur du monde risquerait de me faire devenir « malheur ».
C’est marrant : en photo, on parle souvent d’aiguiser son oeil. Eh bien je le fais pour chaque chose de la vie. J’aime cette formule : « apprendre à voir ». La perte et le vide m’ont appris à voir. Et en bossant comme c’est mon cas dans une école, je continue continuellement à apprendre à voir. C’est certainement ce job qui me permet aujourd’hui d’aiguiser mon regard sur le monde et de faire toutes ces photos. Un autre souvenir me traverse l’esprit : la fois où un ami m’a demandé de faire des photos pour son groupe…. C’était « le début du reste de ma vie » comme le chante Daho. Il y en a eu des rencontres depuis. Je prends donc le bonheur là où il est, c’est-à-dire partout, notamment dans ces rencontres.

Depuis plusieurs mois, tu produis tes propres zines et autres livres autoédités. Qu’est-ce qui te motive à amener l’image vers un statut d’objet physique ?
Beaucoup de photographes parlent de « bonne photo ». Mais à mes yeux, il y en a tellement qui circulent… C’est difficile pour moi de comprendre cette notion. Alors le livre est ma manière de me prêter à l’exercice de garder mes bonnes photos (rires). C’est surtout une façon de faire un tri, de n’avoir que les images qui m’ont procuré la plus grande émotion à la prise de vue ou au moment de poser mon choix de sélection. Et puis, il a une forme d’élan que me procure mes pairs. Je leur dois beaucoup. C’est grâce à eux que j’en suis là : Le Mulet, le gang Octopus, vous chez Äspekt, et toutes les personnes rencontrées en périphérie.
Swiffer Roux sur Instagram
DEUX EXPOSITIONS À NAMUR
EN FÉVRIER ET MARS 2026
En solo
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ROSE, Librairie Galerie
À l’occasion de la sortie de son second livre
Du 5 février au 1 mars 2026
Vernissage le 5 février, à 18h00
En collectif
Chambres avec Vues
Ancien Hospice d’Harscamp
À l’invitation d’Aspëkt
Les 14, 15, 21, 22 mars 2026
11h00-18h00
Les samedis jusqu’à 20h00
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Interview par Jean-François Flamey, pour Aspëkt. Janvier 2026.
